Pour moi Israël est beaucoup un ailleurs rêvé. J’y suis allée, il y a de longues années mainte-nant, après la Guerre des Six-jours. Mais de cela je ne parlerai pas, ou pas beaucoup. Cette période est dépassée, et elle ne sert que de base à mes rêveries actuelles, pour dater un senti-ment éprouvé à ce moment-là. Pourquoi m’y suis-je sentie dans un pays étranger? Étranger et familier en même temps. Familier dans les kibboutz, ou une nature européenne était reconstituée, et où les gens savaient et parlaient encore entre eux le yiddish. Étranger parmi les sabras et leur rudesse, la brutalité, peut-être appellera-t-on ça la rustici-té de leurs moeurs, et la manière tranquille d’être sur la terre qui les caractérisait. (A voir de plus près, cette tranquillité n’était-elle pas un peu factice, face aux menaces qui pesaient sur le pays?). Cette contradiction face à Israël perdu-re, et colore mes rêveries. Je ne parlerai pas ici de politique. Tous les jours hélas on en parle, tous les jours le conflit se rappelle à nous. Sans compter livres, films et reportages. Moi, je vou-drais comme nous tous ne plus être prisonnière de ce maudit conflit, mais entre le désir et la réalité il y a tout l’espace d’une paix sans arrêt ratée, même si des lueurs apparaissent parfois! Israël est-il l’Orient, est-il l’Occident? Est-il un morceau lointain des USA par sa techno-logie, son mode de vie, ou est-il en voie d’orientalisation avec ses bazars, ses artisans, ses populations d’Afrique du Nord, du Yémen, d’Éthiopie, et j’en passe? Et puis aussi cette terre d’Orient, verte, ocre, noire, marron, grise. Les déserts, même irrigués, les oliviers, Jérusalem et la mer Morte, les levers et les cou-chers de soleil. Peut-on être complètement un bout Occident sur cette terre la? C’est peut-être parce que tout et le contraire de tout coexistent que la rêverie peut naître.

Il se trouve que, contrairement à bien des Juifs, je n’ai pas de famille en Israël et n’en ai jamais eue. Pourtant, mon père devait être plus ou moins sioniste, mais pas militant, parce qu’à la maison avant la guerre il y avait un tronc du “Keren Kayemet le Israël” où l’on mettait de l’argent destiné à aider des Juifs à s’installer dans ce qui était encore la Palestine sous man-dat britannique. Ce tronc me fascinait parce que je me demandais combien de bonbons je pourrais m’acheter avec cet argent. Je n’ai donc pas de famille en Israël, mais j’y connais des gens. Deux amies de lycée; nous avons été dans la même classe à Paris de la qua-trième à la philo; elles ont fait, comme on dit, leur alyah. L’une, qui était dentiste à Paris, se reconnaissait dans le judaïsme religieux libéral. Elle a, sous l’influence de ses enfants devenus hyper religieux à l’adolescence, quitté la France, l’art dentaire, pour devenir à Jérusalem ce qu’on appellerait une « intégriste ». Elle passe sa vie, son mari aussi, dans l’étude du Talmud; elle a douze ou treize petits-enfants. Elle m’a envoyé quelques lettres exaltées où elle m’ex-plique son bonheur et sa paix. « Sa paix »! Je n’ai pas répondu. Que peut dire une athée convaincue? Je suis seulement stupéfaite et attristée. Mais après tout, le Talmud est peut-être une forme de psychothérapie. L’autre était une joyeuse luronne, vive, gaie, bavarde; elle est peut-être toujours tout cela, mais dans la police en Israël où elle travaille depuis trente ans. Elle est probablement à la retraite maintenant. A vrai dire, une figure lumineuse vient heu-reusement contrebalancer la tournure bizarre qu’ont prise les vies d’Irène et d’Anna. C’est celle de Shira, douce jeune femme de vingt-deux ans, étudiante en philosophie et en anthropologie, fille d’un cousin d’une mienne amie parisienne. Militante pour les droits des palestiniens, elle va au mur qu’érige Sharon pour faire obstacle de son corps contre la construction. Elle est en général présente dans tous les coups contre la politique du gouver-nement israélien. Ceci ne l’empêche pas d’ai-mer son pays, dit-elle, de se sentir profondé-ment israélienne et de ne pouvoir imaginer vivre ailleurs. J’ai envie, quand je la rencontre à Paris deux trois fois l’an, de la remercier pour son courage tranquille et sa lucidité. Cet Israël-là, je l’admire et je l’aime. Elle me rap-pelle un autre « juste », Simha Flapan. Ainsi, ballotée entre sentiments positifs et négatifs, ma rêverie ne sait conclure. Et au fait, de quoi sont nourris ces flashes contrastés? Les films: surtout Amos Gitaï mais aussi Finkiel: souvenez-vous de la vieille dame arri-vant de Russie et cherchant désespérément dans les rues de Tel-Aviv quelqu’un qui la ren-seigne en yiddish, sans trouver: « il n’y a donc pas de juifs dans ce pays », dit-elle. J’aurais pu non pas le dire, car si je comprends le yiddish je ne le parle pas; mais faire mien son étonne-ment. Les livres: surtout un roman policier israélien d’Alexandra Schwarzbrand intitulé Balagan, où j’ai appris plus de chose que dans bien des livres savants. Et ma foi, la télévision forcément. Cet articulet n’a ni queue ni tête. Les rêve-ries non plus, à vrai dire. La complexité d’Israël ne se laisse pas enfermer, même dans l’imaginaire. Mais en fait, pourquoi parfois, avant le repos de la nuit, me vient cette rêverie, ce voyage immobile? Sans doute parce que quelque chose m’obsède, et cette fois il s’agit de réel. Cet Etat fort et fragile, insupportable et attendrissant, ces gens qui s’appliquent si fort qu’ils finissent par se comporter comme un vrai Etat, injuste comme tous les autres, stupide comme tous les autres, monstre froid comme tous les autres, cette obsession de la terre (notre terre, celle de nos ancêtres et patati et patata), cette démo-cratie réduite à ses frontières, la négation des droits des Palestiniens, et bien des choses enco-re pas très sympathiques, qui sont le propre des Etats, moi je n’en suis pas. Mais à penser aux Israéliens de chair et d’os, je me sens « dedans dehors », concernée malgré moi. Effondrée par les attentats aveugles, effondrée par le com-portement des militaires israéliens en Cisjordanie et à Gaza, par la stupidité d’une politique à si courte vue. Ce cauchemar finira-t-il un jour? Comment et au bénéfice de qui? Je suis partie de la rêverie et j’aboutis au cauchemar. Ainsi va le Moyen-Orient.

Notes

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