De l’autre côté de l’Atlantique, il y a ma ville
natale.
Celle où je suis né,
Et tout,
Avec plein d’épluchures d’oranges,
Avec des sourds et des aveugles, des bobos
au bord des semaines,
Et la photo craquelée,
Imbécile,
La photo orpheline qui ne porte pas de date
sur son dos.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a ma ville natale.
Ma ville du nord de l’Afrique,
Avec des odeurs comme des bruits croisés,
Et toutes les rues sont sales,
Vêtues de jeux dérisoires et de morceaux
d’injures soleil.
O
De l’autre côté de l’Atlantique,
Le vent fait frissonner les murs,
Quelqu’un, mais qui?
Violente dans la nuit la petite Samia.
Samia? Voyons, c’est impossible!
Il n’y a pas de Samia en Amérique.
On va donc l’appeler Jennifer.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Quelqu’un, mais qui?
Violente dans la nuit la petite Jennifer.
Non, non, ça ne va pas!
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a un petit café noir, tout seul.
C’est un gosse laissé aux portes des églises.
Poème de celui qui s’embarqua sans nacelle,
sur une mer sans rives, sans rimes, sans
rythmes et sans raison, mais qui arriva
quand même, sans pour autant, être parti.
Et mon petit café noir n’a aucune chance de
s’en sortir…
Eh! oui, c’est l’Amérique.
Le petit va devenir grand et se casser comme
verre,
D’autant qu’il est noir et que les rues…
(Ah! les rues sont pleines de questions
sourdes, de fissures et de divans de psycha-
nalystes déglingués.)
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a mes folies dans leurs uniformes diplô-
més,
Mes petites peurs aux os saillants,
Mes petites peurs à cheval sur des idées
reçues,
John Wayne, par exemple,
Ou Manhattan,
Harlem qui fait semblant d’être une ville,
Brooklin, papillotes et delicatessen,
Et dites-moi, Monsieur, n’auriez-vous pas vu
un prépuce
En liberté?
Un prépuce abandonné à l’assistance
publique parce que son père est mort ou
bien parti?
Et va savoir qui est la mère, avec tous ces
savants fous,
Aujourd’hui.
Cet enfant cinéma avait un drôle de nom,
Il s’appelait Citizen Kane, je crois.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Les cuisses des femmes gardent tout leur
mystère blanc,
Merci mon Dieu!
Les affiches n’ont pas déshabillé mes rêves.
Amérique, es-tu là?
Amérique reçue, Amérique inventée
Rayée d’Indiens furtifs, de chevaux tachetés,
Avec leurs plumes et des flèches en animal,
Et des lanières en cuir au lieu de jambes.
Amérique, es-tu là, Amérique inventée?
L’Amérique en verre cassé je veux dire,
En miroir,
En routes qui vont vite avec la raie au milieu,
En téléphones qui marchent dans la rue, tout
seuls,
Coupés du sol, mêlés au monde,
L’Amérique en méchanceté noire et irraison-
née,
En danger la nuit dans la 42,
Et le métro a déjà fermé ses grilles,
La grande négresse saoule danse sur le trot-
toir,
La bouche pleine de crack,
Et bon dieu! Je vais avoir douze ans tout à
l’heure, à l’aurore, au lever du jour, vous ne
comprenez pas?
Je vais avoir douze ans à l’aube.
Douze ans, je suis petit puisque l’on est jeudi,
L’heure d’aller acheter dans ma ville du nord
de l’Afrique
“Raoul et Gaston”…
Comment, vous ne savez pas de quoi je parle?
Mais c’est la BD qui ne s’appelle pas encore
BD.
Il y a “Raoul et Gaston”, et “Luc Bradefer”,
et quoi encore,
“Le fantôme du Bengale”, je crois.
Et le marchand, dans la ruelle de ma petite
ville du nord de l’Afrique, celle qui est de
l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique, je me tue à vous le répéter,
Le marchand a perdu, égaré je veux dire, le
Petit Chose, et le curé de Digne, et les chan-
deliers d’argent,
Et la barricade, là-bas, à Paris, rue
Quincampoix, il me semble.
Du bruit, du flou dans les mémoires.
La photo a tremblé,
Puisque l’opérateur, tout là-haut, a bougé.
En tout cas, c’est sûr,
C’est de l’autre côté de l’Atlantique.
Ma mère danse à perdre haleine, et
d’ailleurs, elle l’a perdue.
Ma mère danse comme toutes les mortes,
Avec de la brume en guise de robe,
Et des cheveux dénoués aussi,
Et le cinéma a sorti son grand drap blanc,
Et Zorro est arrivé.
Mais qui savait, alors, que Zorro ça signifiait
renard?
Et le western, le western,
N’avait pas inventé John Wayne, et qui
encore,
Mais seulement les coboyes, et Tom Mix, et
j’ai quatre ans, et plein de frères plus grands,
plus forts, et qui ne pensent pas.
Ils se contentent de me protéger avec l’arc et
les flèches,
Parce que je leur fais croire que je suis
Robin des Bois,
Celui que ma mère nomme, bien sûr, Ruben
des Bois.
De l’autre côté de l’Atlantique, il y a des
étincelles dans les yeux des femmes.
Mais le feu, bon dieu! qui a bien pu éteindre
le feu?
J’ai couru à la recherche des fontaines, j’ai
couru pour la soif,
Et je n’ai su que boire la cendre.
La maison dansait sous les flammes,
La musique explosait dans la colère des
pierres,
Et je cherchais les miens à cris pointus, à
mains brûlées,
Et forcément, on m’a caché la source, me
prenant pour un voyeur.
J’ai bu la cendre et j’ai écrit au mur avec les
doigts des prisonniers,
Les ongles, quoi.
Et tout cela, comme si j’avais le temps
devant moi, et pas ce foutu océan pour com-
pétition à quoi je ne comprends rien.
De l’autre côté de l’Atlantique, il y a Rimbaud
qui se prend pour Rimbaud, avec son trou
dans la poitrine - mais non c’est seulement
son soldat qui dort dans le cresson bleu -
Il y a Rimbaud, et sa jambe dévorée de mort
a pris de l’avance sur lui, à Marseille, juste
en bas, sur la carte, au mur de l’école.
Il y a Rimbaud qui attend.
Derrière ses yeux fermés, peut-être, l’Egypte,
le paradis d’Aden, et toutes ces armes et ces
épices mangées aux vers de la Pauêzie.
Il y a Rimbaud,
(Et que peut bien faire ma sœur, toute seule, dans
Charleville, se demande-t-il Rimbaud, que
peut-elle faire, sinon mourir?)
Est-ce que par hasard, elle aurait un copain?
comme ils disent aujourd’hui,
Ceux qui veulent redescendre mes fleuves
impassibles halés par des rameurs.
Est-ce que par hasard, elle “sortirait”?
Comme ils disent aussi aujourd’hui
Ceux qui… etc… etc,
Pour dire qu’elle fait l’amour hors mariage.
Mais rassurez-vous,
De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique,
J’ai transporté tous mes petits bagages,
Mes olives, mon cholestérol, mon père, sa
kippa,
Et deux ou trois billets de loterie froissés qui
vont gagner, c’est sûr, en l’an 2595.
Tous mes petits bagages,
Mes mots usés, mes plaisanteries stupéfaites
de devenir des jokes là-bas dans la 56e rue,
Et c’est moi qui ris
A voir mes olives, le nez en l’air, à la
recherche des toits, à la recherche du ciel et
de ma mère,
Mes olives perdues, sans passeport, dans
Manhattan…
O
Ah! l’odeur violente des orangers!
L’eau de la fleur des orangers,
Cette eau qu’on appelait Chance chez moi,
Je veux dire dans ma langue,
Chance comme un prénom de femme, tout
simplement.
Chance, je vous aime, voulez-vous m’épouser?
Et foutez-moi la paix avec vos téfilines!
Vous ne voyez pas que Chance s’impatiente?
Où voulez-vous que je trouve le temps de lui
expliquer les mille entrechats de ma danse?
Les mots qui disent ma mère absente, ma
mère présente,
Toutes ces miettes titubantes de ma ville
Du nord de l’Afrique.
Attendez, j’arrive, j’arrive!
Attendez-moi, Chance, c’est dit, je vous
épouse sans un mot, je vous épouse sans sou-
venirs.
Je vais bientôt avoir vingt ans, je fais comme si.
Mémoire en loques,
J’ai vendu mes 8 mai, j’ai vendu mes 5 août,
Au marché aux fripes,
Vendu pour pouvoir vieillir, et marcher, et
mourir de rire.
De l’autre côté de l’Atlantique, je fais
comme si,
Puisque je suis celui qui marche dans
Jérusalem, quand c’étaient les Anglais qui se
vautraient dans les grands fauteuils du King
David en fumant des blondes serrées.
Je fais comme si,
Et j’ai eu 20 ans encore, et encore, jusqu’à
extinction de tous mes feux,
Jusqu’à la noyade de tous mes soleils dans le
grésillement des femmes en cheveux,
Jusqu’à l’absence de plaintes dans l’amour,
Jusqu’à la fatigue aux genoux et l’essouffle-
ment dans l’escalier,
Vingt ans, croyez-moi, bon dieu, puisque je
vous le dis!
Mais,
De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique,
J’avais toujours quinze ans, débarquant du
boeing,
Quinze ans, Seigneur!
Et la masturbation me transportait aux cimes
sulfureuses de Beverley Hills, là où Rita
Hayworth bouge comme le paradis et l’enfer
réunis,
Et j’avais beau tendre la main,
L’écran restait loin et s’éloignait comme
dans les rêves…
Alors, autant avoir quatre ans,
Autant croire que les femmes, c’est ma sœur,
ou ma mère qui n’a plus de règles,
Plus de poitrine,
Et bon dieu! Où sont passées ses fesses?
Allons, autant avoir quatre ans comme n’im-
porte qui à la petite école, comme mon fils,
par exemple, quand il avait quatre ans.
Je suis là, dans mon lit, de l’autre côté de
l’Atlantique,
Je suis là à attendre que quelqu’un parle, ou
bouge, ou fasse un geste qui mette du vent
dans les choses.
N’importe quoi, la feuille sur mon bureau
qui s’envole, le téléphone qui change de
place, la lampe qui s’allume, et c’est le signal
pour ce navire au loin que j’attendais,
Moi, le naufrageur de pacotille,
Colomb qui avait nom Christophe, Colomb
qui revient,
Colomb aux yeux d’étoiles, aux bras de voiles.
Je me dis que les morts…
Mais non, ce n’est pas vrai…
J’ai beau convoquer mes idoles, comment
voulez-vous qu’elles viennent?
Elles sont en marbre, en pierre, en papier, en
tout petits souvenirs, en brimborions de
grands magasins,
Elles sont en dieux morts, en statues écrou-
lées, déboulonnées.
Avez-vous remarqué combien est immobile
une statue au sol tombée?
Mes idoles ne me croient plus lorsque j’écris.
Elles transportent des paroles de fumée que
plus personne n’entend.
Alors…
Alors, je suis arrivé à New York, là où dor-
ment toutes les images,
New York, de l’autre côté de l’Atlantique,
dans ce petit bout du nord de l’Afrique,
Dans ce petit cœur égaré de la Pologne,
Dans ce costume made in Little Italy,
Dans ce Mexique des pauvres et ce Cuba des
fous,
Et qui voudra me dire dans ma langue le
chemin choisi par ceux-là que je n’ai pas
connus?
Ceux-là que j’aime sans les savoir,
Partis à perdre haleine, à perdre vie, avec leurs
carpes farcies, et leurs blagues, et leurs shtetles,
Partis sans même un mot
Pour l’enfant stupéfait qu’il ne faut effrayer,
Partis comme en cachette à pas de loups
gentils.
Ceux-là que j’aime sans les savoir,
Pour cette langue aussi étrangère à ma mère,
Et cette façon, c’est vrai, de gratter le
moindre petit sou sur la peau des semaines,
pour en faire des bijoux d’or, des soirées de la
joie.
Ah! tout cela c’est vrai,
C’était
De l’autre côté de l’Atlantique,
Je vous le dis;
Là où il y a ma ville natale,
Celle où je suis né, et tout,
Avec plein d’épluchures d’oranges,
Avec des sourds, des aveugles pustuleux,
Des bobos incurables malgré la teinture
d’iode,
Et des morceaux d’injures soleil,
Ma ville du nord de l’Afrique,
Au bord de l’East River,
Quand j’avais quatre ans,
Quand j’avais quinze ans,
Quand j’avais vingt ans,
Eternellement.
L’Amérique, quoi!
natale.
Celle où je suis né,
Et tout,
Avec plein d’épluchures d’oranges,
Avec des sourds et des aveugles, des bobos
au bord des semaines,
Et la photo craquelée,
Imbécile,
La photo orpheline qui ne porte pas de date
sur son dos.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a ma ville natale.
Ma ville du nord de l’Afrique,
Avec des odeurs comme des bruits croisés,
Et toutes les rues sont sales,
Vêtues de jeux dérisoires et de morceaux
d’injures soleil.
O
De l’autre côté de l’Atlantique,
Le vent fait frissonner les murs,
Quelqu’un, mais qui?
Violente dans la nuit la petite Samia.
Samia? Voyons, c’est impossible!
Il n’y a pas de Samia en Amérique.
On va donc l’appeler Jennifer.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Quelqu’un, mais qui?
Violente dans la nuit la petite Jennifer.
Non, non, ça ne va pas!
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a un petit café noir, tout seul.
C’est un gosse laissé aux portes des églises.
Poème de celui qui s’embarqua sans nacelle,
sur une mer sans rives, sans rimes, sans
rythmes et sans raison, mais qui arriva
quand même, sans pour autant, être parti.
Et mon petit café noir n’a aucune chance de
s’en sortir…
Eh! oui, c’est l’Amérique.
Le petit va devenir grand et se casser comme
verre,
D’autant qu’il est noir et que les rues…
(Ah! les rues sont pleines de questions
sourdes, de fissures et de divans de psycha-
nalystes déglingués.)
De l’autre côté de l’Atlantique,
Il y a mes folies dans leurs uniformes diplô-
més,
Mes petites peurs aux os saillants,
Mes petites peurs à cheval sur des idées
reçues,
John Wayne, par exemple,
Ou Manhattan,
Harlem qui fait semblant d’être une ville,
Brooklin, papillotes et delicatessen,
Et dites-moi, Monsieur, n’auriez-vous pas vu
un prépuce
En liberté?
Un prépuce abandonné à l’assistance
publique parce que son père est mort ou
bien parti?
Et va savoir qui est la mère, avec tous ces
savants fous,
Aujourd’hui.
Cet enfant cinéma avait un drôle de nom,
Il s’appelait Citizen Kane, je crois.
De l’autre côté de l’Atlantique,
Les cuisses des femmes gardent tout leur
mystère blanc,
Merci mon Dieu!
Les affiches n’ont pas déshabillé mes rêves.
Amérique, es-tu là?
Amérique reçue, Amérique inventée
Rayée d’Indiens furtifs, de chevaux tachetés,
Avec leurs plumes et des flèches en animal,
Et des lanières en cuir au lieu de jambes.
Amérique, es-tu là, Amérique inventée?
L’Amérique en verre cassé je veux dire,
En miroir,
En routes qui vont vite avec la raie au milieu,
En téléphones qui marchent dans la rue, tout
seuls,
Coupés du sol, mêlés au monde,
L’Amérique en méchanceté noire et irraison-
née,
En danger la nuit dans la 42,
Et le métro a déjà fermé ses grilles,
La grande négresse saoule danse sur le trot-
toir,
La bouche pleine de crack,
Et bon dieu! Je vais avoir douze ans tout à
l’heure, à l’aurore, au lever du jour, vous ne
comprenez pas?
Je vais avoir douze ans à l’aube.
Douze ans, je suis petit puisque l’on est jeudi,
L’heure d’aller acheter dans ma ville du nord
de l’Afrique
“Raoul et Gaston”…
Comment, vous ne savez pas de quoi je parle?
Mais c’est la BD qui ne s’appelle pas encore
BD.
Il y a “Raoul et Gaston”, et “Luc Bradefer”,
et quoi encore,
“Le fantôme du Bengale”, je crois.
Et le marchand, dans la ruelle de ma petite
ville du nord de l’Afrique, celle qui est de
l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique, je me tue à vous le répéter,
Le marchand a perdu, égaré je veux dire, le
Petit Chose, et le curé de Digne, et les chan-
deliers d’argent,
Et la barricade, là-bas, à Paris, rue
Quincampoix, il me semble.
Du bruit, du flou dans les mémoires.
La photo a tremblé,
Puisque l’opérateur, tout là-haut, a bougé.
En tout cas, c’est sûr,
C’est de l’autre côté de l’Atlantique.
Ma mère danse à perdre haleine, et
d’ailleurs, elle l’a perdue.
Ma mère danse comme toutes les mortes,
Avec de la brume en guise de robe,
Et des cheveux dénoués aussi,
Et le cinéma a sorti son grand drap blanc,
Et Zorro est arrivé.
Mais qui savait, alors, que Zorro ça signifiait
renard?
Et le western, le western,
N’avait pas inventé John Wayne, et qui
encore,
Mais seulement les coboyes, et Tom Mix, et
j’ai quatre ans, et plein de frères plus grands,
plus forts, et qui ne pensent pas.
Ils se contentent de me protéger avec l’arc et
les flèches,
Parce que je leur fais croire que je suis
Robin des Bois,
Celui que ma mère nomme, bien sûr, Ruben
des Bois.
De l’autre côté de l’Atlantique, il y a des
étincelles dans les yeux des femmes.
Mais le feu, bon dieu! qui a bien pu éteindre
le feu?
J’ai couru à la recherche des fontaines, j’ai
couru pour la soif,
Et je n’ai su que boire la cendre.
La maison dansait sous les flammes,
La musique explosait dans la colère des
pierres,
Et je cherchais les miens à cris pointus, à
mains brûlées,
Et forcément, on m’a caché la source, me
prenant pour un voyeur.
J’ai bu la cendre et j’ai écrit au mur avec les
doigts des prisonniers,
Les ongles, quoi.
Et tout cela, comme si j’avais le temps
devant moi, et pas ce foutu océan pour com-
pétition à quoi je ne comprends rien.
De l’autre côté de l’Atlantique, il y a Rimbaud
qui se prend pour Rimbaud, avec son trou
dans la poitrine - mais non c’est seulement
son soldat qui dort dans le cresson bleu -
Il y a Rimbaud, et sa jambe dévorée de mort
a pris de l’avance sur lui, à Marseille, juste
en bas, sur la carte, au mur de l’école.
Il y a Rimbaud qui attend.
Derrière ses yeux fermés, peut-être, l’Egypte,
le paradis d’Aden, et toutes ces armes et ces
épices mangées aux vers de la Pauêzie.
Il y a Rimbaud,
(Et que peut bien faire ma sœur, toute seule, dans
Charleville, se demande-t-il Rimbaud, que
peut-elle faire, sinon mourir?)
Est-ce que par hasard, elle aurait un copain?
comme ils disent aujourd’hui,
Ceux qui veulent redescendre mes fleuves
impassibles halés par des rameurs.
Est-ce que par hasard, elle “sortirait”?
Comme ils disent aussi aujourd’hui
Ceux qui… etc… etc,
Pour dire qu’elle fait l’amour hors mariage.
Mais rassurez-vous,
De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique,
J’ai transporté tous mes petits bagages,
Mes olives, mon cholestérol, mon père, sa
kippa,
Et deux ou trois billets de loterie froissés qui
vont gagner, c’est sûr, en l’an 2595.
Tous mes petits bagages,
Mes mots usés, mes plaisanteries stupéfaites
de devenir des jokes là-bas dans la 56e rue,
Et c’est moi qui ris
A voir mes olives, le nez en l’air, à la
recherche des toits, à la recherche du ciel et
de ma mère,
Mes olives perdues, sans passeport, dans
Manhattan…
O
Ah! l’odeur violente des orangers!
L’eau de la fleur des orangers,
Cette eau qu’on appelait Chance chez moi,
Je veux dire dans ma langue,
Chance comme un prénom de femme, tout
simplement.
Chance, je vous aime, voulez-vous m’épouser?
Et foutez-moi la paix avec vos téfilines!
Vous ne voyez pas que Chance s’impatiente?
Où voulez-vous que je trouve le temps de lui
expliquer les mille entrechats de ma danse?
Les mots qui disent ma mère absente, ma
mère présente,
Toutes ces miettes titubantes de ma ville
Du nord de l’Afrique.
Attendez, j’arrive, j’arrive!
Attendez-moi, Chance, c’est dit, je vous
épouse sans un mot, je vous épouse sans sou-
venirs.
Je vais bientôt avoir vingt ans, je fais comme si.
Mémoire en loques,
J’ai vendu mes 8 mai, j’ai vendu mes 5 août,
Au marché aux fripes,
Vendu pour pouvoir vieillir, et marcher, et
mourir de rire.
De l’autre côté de l’Atlantique, je fais
comme si,
Puisque je suis celui qui marche dans
Jérusalem, quand c’étaient les Anglais qui se
vautraient dans les grands fauteuils du King
David en fumant des blondes serrées.
Je fais comme si,
Et j’ai eu 20 ans encore, et encore, jusqu’à
extinction de tous mes feux,
Jusqu’à la noyade de tous mes soleils dans le
grésillement des femmes en cheveux,
Jusqu’à l’absence de plaintes dans l’amour,
Jusqu’à la fatigue aux genoux et l’essouffle-
ment dans l’escalier,
Vingt ans, croyez-moi, bon dieu, puisque je
vous le dis!
Mais,
De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a
l’Amérique,
J’avais toujours quinze ans, débarquant du
boeing,
Quinze ans, Seigneur!
Et la masturbation me transportait aux cimes
sulfureuses de Beverley Hills, là où Rita
Hayworth bouge comme le paradis et l’enfer
réunis,
Et j’avais beau tendre la main,
L’écran restait loin et s’éloignait comme
dans les rêves…
Alors, autant avoir quatre ans,
Autant croire que les femmes, c’est ma sœur,
ou ma mère qui n’a plus de règles,
Plus de poitrine,
Et bon dieu! Où sont passées ses fesses?
Allons, autant avoir quatre ans comme n’im-
porte qui à la petite école, comme mon fils,
par exemple, quand il avait quatre ans.
Je suis là, dans mon lit, de l’autre côté de
l’Atlantique,
Je suis là à attendre que quelqu’un parle, ou
bouge, ou fasse un geste qui mette du vent
dans les choses.
N’importe quoi, la feuille sur mon bureau
qui s’envole, le téléphone qui change de
place, la lampe qui s’allume, et c’est le signal
pour ce navire au loin que j’attendais,
Moi, le naufrageur de pacotille,
Colomb qui avait nom Christophe, Colomb
qui revient,
Colomb aux yeux d’étoiles, aux bras de voiles.
Je me dis que les morts…
Mais non, ce n’est pas vrai…
J’ai beau convoquer mes idoles, comment
voulez-vous qu’elles viennent?
Elles sont en marbre, en pierre, en papier, en
tout petits souvenirs, en brimborions de
grands magasins,
Elles sont en dieux morts, en statues écrou-
lées, déboulonnées.
Avez-vous remarqué combien est immobile
une statue au sol tombée?
Mes idoles ne me croient plus lorsque j’écris.
Elles transportent des paroles de fumée que
plus personne n’entend.
Alors…
Alors, je suis arrivé à New York, là où dor-
ment toutes les images,
New York, de l’autre côté de l’Atlantique,
dans ce petit bout du nord de l’Afrique,
Dans ce petit cœur égaré de la Pologne,
Dans ce costume made in Little Italy,
Dans ce Mexique des pauvres et ce Cuba des
fous,
Et qui voudra me dire dans ma langue le
chemin choisi par ceux-là que je n’ai pas
connus?
Ceux-là que j’aime sans les savoir,
Partis à perdre haleine, à perdre vie, avec leurs
carpes farcies, et leurs blagues, et leurs shtetles,
Partis sans même un mot
Pour l’enfant stupéfait qu’il ne faut effrayer,
Partis comme en cachette à pas de loups
gentils.
Ceux-là que j’aime sans les savoir,
Pour cette langue aussi étrangère à ma mère,
Et cette façon, c’est vrai, de gratter le
moindre petit sou sur la peau des semaines,
pour en faire des bijoux d’or, des soirées de la
joie.
Ah! tout cela c’est vrai,
C’était
De l’autre côté de l’Atlantique,
Je vous le dis;
Là où il y a ma ville natale,
Celle où je suis né, et tout,
Avec plein d’épluchures d’oranges,
Avec des sourds, des aveugles pustuleux,
Des bobos incurables malgré la teinture
d’iode,
Et des morceaux d’injures soleil,
Ma ville du nord de l’Afrique,
Au bord de l’East River,
Quand j’avais quatre ans,
Quand j’avais quinze ans,
Quand j’avais vingt ans,
Eternellement.
L’Amérique, quoi!
Rolland Doukhan Paris le 4 février 2004.