Albert Cohen veut très tôt saisir les ressorts de l’Histoire, se situer par rapport à elle, en devenir un acteur. Une lecture attentive nous révélera rapidement un Cohen à la fois déchiffreur impeccable et habile manipulateur du présent, qu’il entendra orienter pour rejoindre sa vision des destinées du monde, et plus particulièrement du peuple juif. Ses qualités essentielles le serviront : un jugement presque infaillible, une habileté de tacticien étonnante, un acharnement à poursuivre ses buts, et enfin, une foi totale dans la victoire qui viendra couronner ses efforts.

Sa relation à l’Histoire, il se doit de l’appréhender à la fois à partir de son histoire personnelle, celle de sa famille, de ses ancêtres et des peuples qu’il apprend à connaître. On tentera ici de retracer les pas d’Albert Cohen en restant attentif à l’adéquation du discours aux analyses, aux projets, comme à la mise en œuvre de ses stratégies, actions et jugements.

Les origines

Né à Corfou, Cohen célèbre le paradis terrestre aux senteurs et aux couleurs miraculeuses, et en son sein le ghetto grouillant de vie bavarde, brouillonne et chaleureuse. Héritier du grand-père, l’impressionnant patriarche de la communauté, Cohen parlera toujours la langue du ghetto, le « judéo-vénitien » avec sa mère. À cinq ans l’enfant est projeté brutalement à Marseille avec ses parents. Alors commence la double vie : celle du ghetto méditerranéen, perpétuée intacte dans l’appartement marseillais par les soins de sa mère qui veille jalousement sur son petit prince, et la vie du dehors, où l’enfant, avide de beauté, sera vite à même de faire sienne la patrie française, son histoire, et, plus que tout, sa langue et sa littérature.

L’apprentissage est enivrant, comme l’est le culte que Cohen enfant a voué à sa patrie d’adoption. Culte secret, car Marseille, en pleine Affaire Dreyfus, n’est certes pas une terre d’accueil pour les Juifs et, encore moins, pour les immigrés, comme va le découvrir l’écolier, si avide “d’en être”. Cette pénible expérience va le condamner à vivre et revivre un cauchemar jamais totalement surmonté.

À dix-sept ans, le jeune homme part pour Genève, où il devient étudiant en droit, tout en se passionnant pour les lettres, et s’intéressant à leurs résonances juives. C’est à Genève, en 1921, qu’eurent lieu les deux rencontres décisives qui allaient faire de lui un sioniste, et, partant, lui donner le goût et bientôt le désir impérieux de se lancer avec sa plume dans un authentique activisme politique. Son arme restera toujours l’écriture, même lorsqu’il préparera, en habile diplomate, les situations propices à l’activité politique proprement dite.

En 1918, il rencontre le poète André Spire, et en 1921, Haïm Weizmann, président de l’Organisation Sioniste mondiale, et futur président de l’État d’Israël. André Spire, né en 1868, est issu d’une vieille famille juive lorraine, à la fois traditionaliste et libérale. Entré au Conseil d’État à vingt-cinq ans, poète-né, il restera toujours très indépendant d’esprit. Un choc profond a lieu en 1903-1904. Spire découvre à Londres, lors d’une enquête sur les “sweat-shops” de l’East End, des Juifs pauvres, simples, immigrés d’Europe de l’Est : des “Juifs vrais”, possesseurs d’une langue et d’une culture à eux, dignes, “sans résignation ni brutalité”. Bien plus, Spire reconnaît en eux son peuple, sa nation. C’est un premier choc. Peu après, la lecture du Had Gadya d’Israël Zangwill provoque en lui une “révolution”. Had Gadya, c’est le récit poignant d’un jeune Juif vénitien, écartelé entre son attachement pour son peuple et son amour de la culture européenne, qui finit par se noyer dans le canal en récitant le Chema Israël. Spire voit en lui un frère, un alter ego. « Le problème Athènes-Jérusalem me domina », écrira-t-il plus tard. « J’étais devenu un Juif avec un grand J ». En 1905 il commence à écrire des “poèmes juifs”, “juifs par le sentiment”, précise-t-il qui expriment souvent les aspirations de son cœur insatisfait vers un “ailleurs” où régnera la justice d’Israël restauré dans sa terre.

En 1911, il participe avec enthousiasme au Congrès sioniste de Bâle. En 1918, il fonde la Ligue des Amis du Sionisme. C’est à ce moment qu’il rencontre Cohen, jeune étudiant à Genève. Il est de près de trente ans son aîné. Il a reçu sa francité en partage à sa naissance, mais il a conquis sa judéité déjà adulte. Son frère plus jeune, qui connaît dès l’enfance la condition d’exilé juif, a lutté pour conquérir une France adorée, mais étrangère et lointaine. Son attachement à Israël est, pour ainsi dire, organique. Il suit ce frère aîné, déjà sioniste engagé, avec enthousiasme. Ils seront désormais frères en poésie et frères en sionisme, si l’on peut dire. Chacun va éditer à Genève, chez le même éditeur, un recueil de vers : Cohen, Paroles juives, 1920 ; Spire, Poèmes juifs 1921.

De l’écriture à l’action

Dans une lettre à Weizmann du 26 octobre 1921, Cohen annonce qu’il veut être actif au sein du mouvement sioniste. Il se déclare certain que “la création d’une résidence nationale pourra résoudre le problème juif dans le monde entier”. Cohen, d’emblée, voit grand et loin. Toutes ses vues seront de cet ordre. Weizmann lui confie quelques modestes missions et voilà Cohen confirmé et encouragé dans ses projets.

Le 30 octobre 1923, il remercie Weizmann de lui avoir permis de “voir au début de sa carrière des actes juifs succéder à des paroles juives”. Il offre de contribuer, avec l’aide du B.I.T. (Bureau International du Travail), où il a obtenu un poste, à des solutions aux problèmes de l’émigration juive. En 1924, il propose de “créer ou grouper une aristocratie juive”. Ces idées réclament un lieu permettant de donner corps à un vaste programme, celui de travailler pour la cause du peuple Juif tout entier. Il s’agirait à la fois d’illustrer la renaissance spirituelle et intellectuelle du peuple juif et d’œuvrer pour la création d’un foyer national juif en Palestine sioniste. « Voilà un programme tout trouvé pour alimenter une revue juive », répond Weizmann.

Cohen constitue aussitôt un comité qui inclut S. Freud, A. Einstein, H. Weizmann, G. Brandès (critique danois connu), Charles Gide, le Dr Zadoc-Kahn et son épouse (tous deux sionistes convaincus). Le comité aura pour tâche de regrouper l’élite intellectuelle juive et non juive, et de lancer la revue. Dès 1924 tout est prêt. Le projet est retardé par la maladie et la mort de la jeune épouse de Cohen (lettre à Weizmann du 29 avril 1924). Le premier numéro sort néanmoins en janvier 1925. La Revue juive (tel est son nom) sera non seulement une publication littéraire, mais une grande revue sociale et politique.

Dans une admirable Déclaration liminaire de huit pages, Cohen définit la tâche principale de la revue : « Faire respecter par les Juifs…, faire aimer par les hommes de bonne foi, un peuple longtemps méconnu ». Ces objectifs recouvrent plusieurs dimensions : intellectuelle, littéraire, socio-politique, humaniste. Notre destinée, écrit Cohen, est d’être des “voyageurs en Humanité”, créant des liens entre les hommes de toutes les races et de toutes les religions :

« Nous sentant décidément incapables de séparer la pensée de l’action, de comprendre même cette séparation, avons-nous besoin de dire que nous nous garderons d’ignorer les aspects quotidiens et éternels de l’événement juif […], aussi de l’événement humain ? […] Organe de l’activité juive, cette revue ne cessera de regarder l’Europe et l’Orient en puissant labeur de gestation […] »

Critiques et essayistes ont leur place, tels E. Berl, A. Crémieux, J. Benda, D. Halévy et bien d’autres. Romanciers, poètes sont présents : H. Franck, H. Hertz, J.-R. Bloch, et bien d’autres. Parmi eux, il faut noter Jean de Menasce, issu d’une vieille famille aristocratique juive d’origine égyptienne, qui aborde divers aspects du judaïsme et s’intéresse au hassidisme, à la littérature et la philosophie, alors qu’il est devenu jésuite… Hans Kohn, historien et politologue, est l’auteur de plusieurs articles sur le judaïsme, en particulier La Réforme. Léon Blum participe en critique littéraire et en politicien, trouvant le sionisme compatible avec le patriotisme français : il faut une terre pour les malheureux apatrides. Pour M. Buber, conteur et philosophe autrichien installé à Jérusalem, le sionisme pourra restaurer l’unité du peuple juif. Il soutient activement la création de l’Université hébraïque, inaugurée en 1925, lieu parfait où l’expression libre pourra fleurir pour tout juif et tout homme. L’engagement d’Einstein est avant tout pacifiste et humaniste. La paix entre Juifs et Arabes est une exigence primordiale. V. Jacobson participe dans le même esprit. L’engagement de G. Scholem, savant en études juives, est du même type. L’Université hébraïque doit devenir le centre de rayonnement des forces juives au service du peuple juif et de l’humanité tout entière.

La Revue Juive contient aussi des rubriques régulières concernant la vie juive de par le monde, que ce soit l’agriculture, les techniques, la médecine, l’éducation, etc. Mais le fardeau de la direction, de l’édition, de la rédaction repose entièrement sur les épaules de Cohen. Outre les textes signés de sa main, tous les textes et les rapports anonymes sont de lui. Il est l’architecte, l’animateur, l’artisan des six volumes qui paraissent durant l’année 1925. Les soucis de financement s’y ajoutant, Cohen épuisé renonce à poursuivre. La Revue juive marque néanmoins un moment décisif dans le parcours intellectuel, littéraire, philosophique et politique de Cohen.

1926-1938-Cohen diplomate et écrivain

Durant cette période Cohen alterne entre ses responsabilités diplomatiques au B.I.T. (Bureau International du Travail) et une abondante création littéraire (Solal, Ézéchiel, Mangeclous). L’interaction est constante, même quand Cohen semble abandonner l’une en faveur de l’autre. Son poste au B.I.T. le place dans une position privilégiée pour l’observation des milieux politiques et juridiques et des organisations internationales. Cohen en tirera

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